Angra – Aqua
Tweet
Tracklist
- Viderunt te Aqua
- Arising Thunder
- Awake from Darkness
- Lease of Life
- The Rage of the Waters
- Spirit of the Air
- Hollow
- Monsters in her Eyes
- Weakness of a man
- Ashes
Avant de commencer à décortiquer ce 9ème opus (hors EP et lives), un flashback nombriliste est indispensable pour comprendre toute la relation complexe que j’entretiens avec le groupe depuis 1994.
Début des années 90, je suis ce qu’on appelait à l’époque « un métalleux ». Je pestais contre Nirvana, je trouvais Rage Against The Machine ridicule et j’avais une tendance à me laisser embobiner facilement par des plans super compliqués parfois rédhibitoires pour le commun des mortels habitués au 4/4. Ainsi, je vécus toute ma décennie 90 avec des groupes comme Dream Theater, Eldritch, Symphony X, Meshuggah, Nevermore (liste non exhaustive) et … Angra.
Une fois de plus, c’était mon meilleur pote, Joffrey, qui avait jetés ses 120 francs pour se procurer Angels Cry, le premier album. Et dès la première écoute, une évidence : chaque titre était une claque. Pourtant le combo brésilien n’avait rien inventé, tout sonnait déjà entendu : rythmiques speed metal à la Helloween, chorus à la Queen, lignes vocales Dickinson … mais voilà, c’était riche, hyper technique, et harmoniquement bien foutu. Le son était, comme beaucoup d’albums à l’époque dans ce genre, trop hyper produits, mais pour un premier album, Angra marquait tout de suite la différence.
Angra : Evil Warning
Toutefois, c’est deux ans plus tard, avec ce que je considère comme le meilleur album du groupe à ce jour (et hyper subjectivement, comme l’un des meilleurs albums concept tous styles confondus), que je décidais de vouer un culte sans nom : Holy Land, véritable OVNI mélangeant métal, musique sacrée et fortes influences brésiliennes (et rien à voir avec l’intro cliché de Sepultura dans Roots) était (est) la symbiose parfaite de tout ce que l’on pouvait espérer en tant que mélomane : finesse, agressivité, variété, complexité tout en étant hyper accessible, émotif … l’album regorge de pépites, les chansons sont toutes monstrueuses, incroyablement différentes tout en dégageant une sensation d’homogénéité … un album où l’on synchronise dans son esprit des images avec la beauté des notes … En fait je pense qu’avec le recul, cet album est le meilleur parce qu’il ne répond à aucune nomenclature métal particulière. Bref, magique. 1996, disais-je.
Angra : Holy Land
Ma mémoire ne saura te dire quand précisément, mais dans l’année qui suivit, ou la suivante peut-être, j’ai eu l’opportunité de voir André Matos et ses acolytes dans une salle à Nancy. L’affiche était par ailleurs hyper alléchante, puisque pour 60 francs (8 et quelques euros, juste pour resituer), l’on avait droit en première partie Eldricht (youpi) mais surtout, les incroyables Savatage (de loin le meilleur concert de la soirée). Et quelle ne fut pas ma déception. Déception si démesurée qu’elle se transforma en désamour : entre André Matos qui ne chantait qu’en voix de tête – même Axl Rose en 1992 à Vincennes avait un meilleur niveau (c’est dire), le son hyper approximatif, les pains incalculables dans les parties de gratte (c’est bien beau de faire de l’hyper technique, mais si c’est pour ne pas savoir reproduire en live les excentricités du studio, on appelle ça de l’imposture) … le ponpon avait été Painkiller, d’une puissance phénoménale sur l’EP Freedom Call (1996), et d’une risibilité décevante en live … c’est ce soir là que je me déconnectais non seulement d’Angra, mais également de toute cette scène metal prog qui ne semblait pas tenir ses promesses en live (Eldritch avait été particulièrement peu inspiré également … ce qui me fait penser que c’était sans doute en 1997, puisque le combo jouait des titres d’Headquake).
Pis quand on a aimé à la folie, il est très difficile de renier totalement. Il suffit que l’on recroise un regard, que l’on entende une voix pour que subitement, l’indifférence jusqu’alors construite pour tourner la page et passer à autre chose se dissipe le temps nécessaire afin que la nostalgie emprunte un certain chemin, plus communément appelé « seconde chance » … Fireworks était en écoute à la Fnac de Nancy, je n’avais rien à perdre. Peut-être que mon jugement était faussé par le fait que la cicatrice était toujours douloureuse … mais j’ai définitivement décroché. Un retour à un certain speed metal, confirmant qu’Holy Land, aussi brillant, magique et inventif qu’il pouvait être, était surtout un accident de parcours. Et puis on ne pouvait plus me la faire : Andre Matos était un mauvais chanteur. Peut-être qu’à Nancy il n’était pas bien, qu’il avait fait l’amour avec 300 vierges avant, la cyprine ingurgitée lors de cette orgie sans fin lui ayant altéré les cordes vocales … mais pour moi, il n’était qu’un chanteur de studio, point.
Tout aurait du se finir ainsi … d’autant plus que ma période métal touchait à sa fin, que j’avais intégré un choeur pour devenir choriste et soliste en interprétant des oeuvres de Mozart, Rameau, Fauré ou Purcell … mon esprit, mon coeur étaient ailleurs, et je m’ouvrais à d’autres styles – ENFIN.
Presqu’une décennie plus tard, récemment installé sur Paris, je vis programmé à l’Elysée Montmartre un concert d’Angra. Angra, tel un fantôme surgi de mes lobes occipitaux, refaisait surface. Le paradigme de Tulving entrait dans la dance, et je me vis submergé par toute cette époque où je pensais détenir la vérité absolue sur la musique, qui se résumait à
Le métal c’est génial, le reste c’est de la merde
On est radical, ou on ne l’est pas. Début 2007. Se faire accréditer quand on ne connait quasiment aucun label et aucun tourneur, quand le web est considéré comme une sous-merde média … il fallait s’accrocher. à l’époque, Roger de Réplica m’avait dit « OK je ne te connais pas, voici le deal : je te donne un pass photo, mais tu achètes ta place ». Je me suis aussitôt exécuté, car au delà de la photo, je voulais assister au concert. Un fan de la première heure, bordel.
Cette soirée se traduisit par des photos de merde, un live report digne des photos, et indirectement, mon entrée auprès de Replica Records. Je n’avais pas tout perdu. Toutefois, ce concert m’avait permis de renouer avec le groupe, et pour cause : le nouveau chanteur, Eduardo Falaschi n’était pas le digne remplaçant d’André Matos : il était LE chanteur d’Angra. Sa tessiture, sa puissance n’ayant rien de comparable à son prédécesseur (il était capable de chanter tous les titres des albums précédents, tout en y apportant des couleurs nouvelles, mais a également su imposer son timbre sur le nouvel album de l’époque) … bien que n’ayant plus l’envie de me replonger dans une discographie qui m’était désormais inconnue, je pris un album au pif (Rebirth, sorti en 2001) et cela me suffit pour me réaliser qu’Angra, grâce à la voix extraordinaire d’Edu (Heroes of the Sand, bordel, quelle fin !!!), continuerait ad vitam eternam à sortir des album dans le même format : du speed mélodique progressif, avec des arpèges chiadées, des soli qui bourrinent à la vitesse de la lumière, des parties de batterie démentielles, et une touche épique frisant parfois le grandiloquent. Bref, quelque chose d’assez immuable.
Angra : Heroes of Sand
Ca y est koopin, la rétro inspection est terminée … mais il était à mon sens nécessaire que tu comprennes ma relation avec ce groupe avant de lire ce qui va suivre. Ca t’évitera de sauter au plafond.
Bien sûr, non seulement je n’attendais rien d’un nouvel album d’Angra, mais entre temps, mes tympans ont flirté sans vergogne avec d’autres courants musicaux. Du coup, ce que je pensais être à l’origine de la création musicale il y a 20 ans … et c’est tout le problème d’Aqua, et de manière généraliste du métal : les albums d’aujourd’hui sonnent comme ceux d’hier, d’avant hier, et des années précédentes. Alors que grâce à Internet, MySpace en particulier, bon nombre de musiciens ont crée malgré eux de nouveaux courants, ou dans le pire des cas, exploré des voies jusqu’alors réservées aux génies, les fans des riffs acérés n’ont que pour seule évolution des riffs enchainés mis dans un ordre différents. Aqua sonne donc comme du Angra, mais un Angra qui en serait à son deuxième ou troisième album. La rererereredite est donc de mise, et même si d’après Rafael Bittancourt jamais le groupe n’a été aussi inspiré pour écrire, je ne saurais que trop lui conseiller de réécouter Holy Land, qui confirme son statut « incident – bienheureux pour les mélomanes – de parcours de la discographie désormais « riche » du combo.
Une fois que l’on s’est fait à l’esprit que l’on écoutait pour la nième fois les mêmes plans, les mêmes soli époustouflants (et ceux de cet album sont particulièrement hallucinants, sur tous les plans, surtout lorsque l’on sait qu’en live, tout se joue à deux guitare, et non via une pédale multi effets pour dédoubler les notes) … on peut tenter, de manière objective de critiquer cet album non dénué de points forts.
Si l’on excepte Temple of Shadows, l’on revient au standard album made in Angra : 10 titres. Cela peut paraitre peu quand on écoute des albums folk à longueur de journée, mais dans le cas d’un groupe métal progressif, c’est exactement ce qu’il faut. Angra a toujours pris le soin de raconter des histoires à travers ses albums, toujours tirées de discussions et d’expériences personnelles des membres du groupe. Après les incroyables inondations qui ont ravagé bon nombre de pays dans le monde, le Brésil n’ayant pas échappé aux désastres, le quintet a commencé à élaborer son thème autour de l’eau, et de toutes les superstitions liées à la fin du monde, à l’arrivée de l’ère du Verseau … le résultat, à l’instar d’un Divine Wings of Tragedy de Symphony X étant une construction presque from the scratch d’une certaine mythologie nouvelle. Et il faut dès lors écouter l’album un peu comme on lirait un roman : même si chaque chanson possède sa propre couleur, voire personnalité, le thème de l’eau, et des légendes tournant autour les imbrique. Comme d’habitude, l’album commence par une intro à forte consonance sacrée ; Viderunt te Aquae n’est peut-être pas aussi onirique que Crossing, mais indéniablement, on plonge de suite dans ce qui va s’annoncer comme quelque chose de sombre, pesant. S’en suit des non surprises (Arising Thunder sonnait comme un remake de Carry On durant toute son introduction) … et puis … parmi ce code parfaitement planifié, l’on arrive à ce qui fait qu’Aqua ne sombrera pas dans l’indifférence totale : l’omniprésence de parties chromatiques … tu sais, ces suites d’accords en demi-ton qui te donne l’impression de vivre un truc qui t’appuie sur les épaules (vachement utilisé dans les jeux vidéos des années 80 pour agrémenter ta destruction de paddle contre un boss de fin de niveau) … entre l’intro Awake from Darkness (titre incroyable au demeurant du début jusqu’à la fin), le bridge hallucinant et surréaliste à la basse de The Rage of the Waters ou le géniallissime Hollow, beaucoup seront surpris de ces tonalités peu usitées par Angra, qui aime les notes « joyeuses » en général (le groupe est très amateur des modes, notamment le mixolydien, ceci expliquant cela)
Outre ces aspects purement techniques sans intérêt pour le profane ou le mélomane qui n’en a rien à faire de l’utilisation de septième mineure (et il a bien raison), l’on retiendra surtout l’incroyable diversité proposée par la voix d’Eduardo Falaschi, qui, même s’il affectionne les parties hautes, en jette un max sur – le malheureusement très moyen – Lease of Life … un chant profond, quasi grave, suave, permettant de sauver du naufrage ce qui aurait pu être écrit par Brian Molko (ce qui revient à dire, à titre de comparaison, que Mozart aurait pu écrire dans un moment d’égarement profond – son lit de mort par exemple … quoique non, il a quand même pondu la Flûte enchantée à ce moment là, le saloupiaud – un titre digne de Jean-Jacques Goldman) …
Aussi paradoxal que cela puisse paraître, ce qui manque réellement à Angra sont les qualités d’arrangeur d’Andre Matos, véritable compositeur de film dans l’âme (le mec a quand même réussi dans un titre hyper bourrin – Evil Warning pour ne pas le citer – à inclure du banjo !). Et c’est peut-être ce qu’il manque pour retrouver ces élans épiques, cette homogénéité qui caractérisaient tant le groupe à l’époque (quoique Rebirth possède ce truc magique, et sans Matos aux commandes). En d’autres termes, Aqua, bien que truffé de bonnes surprises (des bridges hyper travaillés, des riffs plus acides, une ligne de chant irréprochable) n’est pas le meilleur album – même si l’on ne peut que se réjouir du retour de Ricardo Confessori aux fûts, ce qui laisse présager quelque chose de bon pour le prochain album, ses parties sur Holy Land (oui oui je ne m’en remets pas, c’est comme ca et pis c’est tout) étant d’une incroyable variété technique et mélodiques, transformant l’habituel instrument d’accompagnent en véritable entité propre, mais se classe un poil au dessus des dernières productions. Reste qu’à mon sens, le groupe a pour l’instant fait le tour de ce qu’il avait à raconter. Rafael confie qu’au moment de l’enregistrement, 30 titres étaient disponibles … on regrette d’autant plus la présence de titres trop faibles comme Wickness of a Man (techniquement très bon, mais qui dégage une ambiance que l’on pourrait décrire comme … confuse ?) ou encore Lease of Life, qui tirent vraiment vers le bas l’ensemble.
Bien sûr, cela coule de source, mais sait-on jamais : ceux qui aiment Angra depuis le premier album, qui ne ressentent pas du tout la simitude entre chaque opus, peuvent foncer les oreilles et les yeux fermés sans souci.
Aqua sortira en Allemagne le 24 septembre, le 27 dans toute l’Europe et le 12 octobre aux Etats-Unis
Rover – Late Night Love (extrait du court-métrage de Mr Chut)
Clip : Ornette ‘Crazy’
19 ans plus tard, Adieu les Black Sessions

Benjamin F 13.08.10 | 16:45
Dans un style que je ne peux que rarement écouter aujourd’hui sans sourire, Angra fait néanmoins office de valeur sûre. Bien qu’appliquant une recette, les mecs s’assurent de trouver le petit truc qui créera la différence. Après rien à faire, j’ai du mal à les prendre totalement au sérieux. Faut dire que Lease of Life n’aide pas beaucoup par exemple. Sinon ça fait plaiz de te voir prendre le temps d’écrire longuement.
Capitaine Johnny 14.08.10 | 02:15
Une rétro-introspection fort instructive et utile en ce qui me concerne, en effet : moi qui à l’inverse de toi, ne connaissais en 1996/97 que Mozart, Rameau, Fauré ou Purcell, passant à côté de tout un pan de l’histoire musicale contemporaine, comme si j’avais été enfermé dans une cave… Du coup, il aura fallu attendre le 14 août de l’an de grâce 2010 pour que j’entende parler pour la première fois d’Angra !
J’étais en effet à cent lieues de penser que j’allais découvrir du métal Brésilien ce soir sur le Hiboo :) Et sincèrement, j’adore : le mélange magique qui te fait apprécier « Holy Land », je le retrouve dans les 3 morceaux que tu as choisi pour illustrer ta chronique ! Même si au final, « Holy Land » est sans doute celui sur lequel j’accroche le moins, les 2 autres étant + radicaux (je plussoie pour la fin de « Heroes of the Sun ») ! Ah ce sampling des « Quatre Saisons » de Vivaldi enchaîné avec une bête de riff « Final Countdownien » (yep, sur ce coup, je suis sans doute un tantinet influencé a posteriori par ton paragraphe de 2007 sur Power Quest :) vers 4:20 dans « Evil Warning »… absolument bluffant ;-)
Sinon, comme d’hab, tu t’es largement sous-estimé quant à la qualité de tes clichés et de ce fameux live report de février 2007 ! À part une seule petite inexactitude relevée dans un commentaire… rien de pire que dans ton texte de ce vendredi, finalement ! Oui, juste… 60 Francs ne sont pas tout à fait équivalents à « 8 euros et quelques », mais à 9.15 €, pour être tout à fait précis ;-)
Quant à « Wickness of a Man », s’il s’avère être un titre faible… rien de bien étonnant, c’est sans doute exprès pour le pun !
Mahartin 4.10.10 | 00:30
Super chronique, vraiment.
Tout à fait d’accord avec tes remarques. Pourtant, quelles que soient les qualités techniques de l’album (et, je vais y venir, c’est avec un respect énoooorme que je parle des qualités de ces musiciens), pour moi il n’y a rien, rien rien.
Mon avis, c’est que les musiciens d’Angra sont trop musiciens pour continuer à faire du metal. C’est un peu le complexe des metaleux, qui veulent qu’on les prenne au sérieux, et qui font des trucs compliqués qui sonnent creux.
Au bout d’un moment, on veut du gros son quoi. Faut assumer que faire du metal c’est pas faire des explorations musicales à la Steve Reich, puis enfiler son petit futal en cuir clouté et y aller. Regardez Manowar !