Rufus Wainwright à la Cité de la Musique
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Rufus Wainwright sait se faire aimer. La Cité de la Musique avait-elle en ce mois de juin 2009 donné carte blanche à Marianne Faithfull ?, celle-ci fit de lui le 1er invité de son « Domaine Privé ». Avait-il souffert lors de son Olympia dédié à Judy Garland ?, le public le gratifia d’une standing ovation digne d’un artiste entrant dans la légende. Etait-il ce soir, à l’inverse, trop heureux à l’approche de la première de son Opéra pour être suffisamment concentré ?, la salle l’accueillit avec la chaleur qu’on ne réserve d’ordinaire qu’à un ami exceptionnel resté absent trop longtemps.
- Date : 16.06.09
- Adresse : 221 avenue Jean Jaurès 5019 PARIS
- Téléphone : 01.44.84.44.84
- Web : www.cite-musique.fr
Paris, Cité de la musique, ce 16 juin 2009. Rufus Wainwright entre sur une scène ornée d’un seul piano à queue, pour entamer le set avec un I’m going to a town aux paroles modifiées. Un an et demi après son dernier concert à Paris, le contexte politique est radicalement différent. Depuis l’élection de Barack Obama à la tête des Etas Unis d’Amérique, il n’a plus honte du pays qui l’a vu naître. Plus question de chanter I’m so tired of you America, remplacé par Homophobia ou California, Etat dont il continue de se moquer avec la chanson du même nom.
Autre changement depuis sa dernière prestation parisienne, le singer-songwritter est désormais barbu. Ce qui lui donne un air de folkeux à la mode et masque ses fossettes délicieuses. Ce qui accentue également la ressemblance avec son père, Loudon Wainwirght « the third », vedette folk américaine que l’on aperçut également dans la série M.A.S.H. Dans les registres « look » et « famille », on exprimera d’ailleurs d’autres regrets : la sagesse du costume d’abord (l’écharpe argentée n’est plus tellement extravagante de nos jours), l’absence de sa petite soeur Martha sur les chœurs ensuite, récurrente depuis qu’elle vole de ses propres ailes.
Il faut dire que Rufus Wainwright a donné de bien mauvaises habitudes. Coutumier des débauches en tout genre, la moindre esquisse de sobriété s’avère plutôt déroutante. La barbe lui donne l’air presque grave et en tout cas bien trop « manly ». Le fan serait-il versatile ? Car pour avoir fustigé un temps son côté « too much », il semble qu’il déplore ce soir une presque-normalité. Or le fils Wainwright a ceci de particulier que le suivre, c’est forcément « tomber en amour » pour tout ce qui, précisément, le rend si différent des autres. A force de donner, de raconter sa vie, de réclamer, de faire le pitre, et d’être, « en tout cas » (son expression française préférée), dans l’excès, il a fait de lui même un portrait haut en couleur qu’attend chaque fois un public pas seulement venu applaudir un chanteur, mais bien quelqu’un avec lequel il partage une histoire commune, et (l’illusion d’) une certaine intimité.

Marianne Faithful, qui le reçoit également sur son dernier album, n’est pas la dernière a avoir succombé. Avec elle, il partage un amour pour les textes de Shakespeare dont il jouera ce soir deux compositions, mais aussi un fort attachement au mythique Jeff Buckley. Pour la petite histoire, leur relation commença plutôt mal, par le ressentiment d’un homme à qui New-York fermait ses portes tandis que Jeff Buckley y régnait déjà en star (écouter absolument le « Live @ Sin-é »). Un chanteur aussi beau ne pouvait être que superficiel et peu talentueux. Lorsqu’ils se rencontrèrent, pourtant, ce fut un coup de foudre à la fois artistique et humain, qui n’eut jamais le loisir de se transformer en réelle amitié. On peut croire qu’il ne se remit jamais vraiment du décès précoce de Jeff Buckley ni du temps gâché en stérile jalousie. S’il peut parfois plaisanter à ce sujet (« j’étais jaloux de ses cheveux »), Rufus Wainwright ne manque jamais de faire applaudir Jeff Buckley lors de ses concerts. La Cité de la musique ne fera pas exception à la règle avec ce moment de grâce lors du sublime Memphis Skyline écrit en son hommage, remarquablement émouvant ce soir en piano voix. Quand on sait qu’il emmena longtemps avec lui en tournée Matt Johnson à la batterie et Joan Wasser aux chœurs (respectivement batteur et fiancée du disparu), on a une idée du personnage qui va bien plus loin que sa désinvolture affichée.
Désinvolte, il l’est assurément ce soir. On l’a rarement vu aussi léger, aussi peu tendu. Pas d’album à vendre, mais un Opéra, qui l’occupe manifestement tout entier, et dont il jouera, en exclusivité pour la France, un extrait. Aussi, on passera sur une affreuse guitare et quelques plantages (habituelles occasions de plaisanter avec la salle) pour retenir un Rufus toujours charmeur, à la voix plus exceptionnelle que jamais, profonde et chaude, aussi belle dans les graves que les aigus.
A la sortie, on pourra bien râler quelques minutes – sur un concert deux fois moins loin qu’à l’accoutumée, sur sa barbe encore, sur son manque évident de concentration – il faut se rendre à l’évidence : l’homme, même un peu plus sage, reste irrésistible, et le manque s’installe déjà, à en faire mal au ventre.
Décidément, Rufus Wainwright sait se faire aimer.
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