Tiken Jah Fakoly

Tiken Jah, porte parole d’une Afrique en souffrance, donnait hier soir un énième concert dans le cadre de sa tournée mondiale. Hier à la Réunion, aujourd’hui à Budapest, demain vers une autre destination, il mène sans relâche son combat, en propageant le plus largement possible son message. Après un concert rondement mené devant un public largement séduit, nous le retrouvons quelque peu fatigué dans sa loge. Rencontre pleine d’espoir.

Est-ce une tradition d’être musicien dans votre famille ? Et pourquoi avoir choisi le reggae pour vous exprimer ?

Tiken Jah Fakoly : Je suis le premier artiste de ma famille, J’ai été le seul à aimer la musique, les membres de ma famille étaient commerçants ou agriculteurs. Et j’ai choisi le reggae pour le message qu’il véhicule. Quand j’ai écouté Bob Marley, je me suis dit que l’Afrique avait besoin d’une voix comme lui.

Quand on écoute votre musique, on est vraiment plongé au cœur de la réalité africaine ; pauvreté, santé publique, guerre civile. Nous savons que vous êtes exilé au Mali, vous êtes bien plus qu’un chanteur. Pourriez-vous vous imaginer chanter sans parler de politique, sans être engagé du tout ?

T : J’aimerais bien ! Mais avec tout ce qui se passe autour de moi, si je ne dis rien, je suis complice. Aujourd’hui, l’Afrique va mal, et les premiers responsables sont les politiques. Le monde va mal, nous allons tuer des gens et ensuite s’asseoir pour en discuter, nous voulons revenir à zéro alors que nous avons pris des vies, et tout ça vient des décisions qui ne sont pas sages, des hommes politiques. Il faudrait qu’un jour tout s’arrête pour que je puisse chanter l’amour.

La musique est-elle une arme ? Pensez-vous avoir un rôle, quand on voit les foules que vous remuer à Bamako et même ici à Budapest ?

T : Bien sûr, c’est mon arme. Mon ancêtre s’est battu avec les armes, et mon nom, Fakoly, vient de lui, c’était le sien. Tiken veut dire « petit garçon » et Jah, c’est « Rastafa ». Lui s’est battu avec les flèches, moi, je me bats avec ma voix et mes chansons.

Nous avons beaucoup vu d’images sur la Côte d’Ivoire, mais aujourd’hui nous sommes moins informés, quelle est la situation actuelle ? Allez-vous pourvoir rentrer bientôt dans votre pays ?

T : Non, je ne vais pas rentrer bientôt au pays car les conditions de sécurité ne sont pas complètement sûres. Pour un artiste qui parle comme moi, qui dit « Quitte le pouvoir », ça peut être dangereux dans rester dans un pays en guerre. J’attends que les choses se calment un peu, In challah, je reviendrais le moment venu. C’est cependant très dur de vivre en exil forcé, mais quand on joue un rôle comme je le fais aujourd’hui, il faut assumer jusqu’au bout. C’est une grande responsabilité : nous pouvons avoir des bonnes choses et les laisser malgré tout, simplement par ce que nous représentons quelque chose. Je ne suis pas le seul artiste en Côte d’Ivoire, mais je suis le seul en exil.

Quand vous chantez la douleur de l’Afrique, vos propos sont très universels. Votre message, venant de vous, va-t-il hors des frontières africaines ?

T : Bien sûr ! Non seulement il va au-delà du continent africain, mais c’est un message qui va s’adapter pendant longtemps. Quand nous écoutons « War » de Bob Marley : « everywhere is war », c’est bien ce que nous vivons aujourd’hui. C’est un message qui s’adapte à beaucoup de pays et à beaucoup de peuples. C’est depuis mon dernier album que j’ai commencé à ouvrir mes textes, parce que je me suis rendu compte en voyageant au Venezuela par exemple, que les problèmes étaient les mêmes. Les habitants venaient me voir en disant « Tiken, tu parles de l’Afrique, mais regarde autour de toi, il n’y a pas que là bas qu’il y a des problèmes et que les gens souffrent ». C’est important que je chante pour tout le monde car effectivement, il n’y a pas qu’en Afrique qu’il y a des galères. Chaque continent a ses envoyés en guerre, et quand nos représentants « élus » vont voir les présidents occidentaux, ils ne défendent pas l’Afrique comme il le faudrait. Alors qui va parler pour elle ? C’est nous, et c’est ce que nous essayons de faire en prenant tous les risques qu’il faut.

Dans votre musique, on sent votre critique de la politique, que pensez-vous du durcissement des lois d’immigration en France, comment ressentez-vous cela ?

T : C’est une ingratitude envers ce continent qui a tout donné. Si on devait sortir la facture de l’esclavagisme, de la colonisation, je pense que c’est plutôt l’occident qui doit quelque chose à l’Afrique. Après 400 années d’esclavage, si nous comptons le nombre d’esclaves, les heures de travail… Nous avons espoir qu’un jour, nous aurons des présidents capables de discuter avec les dirigeants occidentaux comme des collègues. C’est un peu le problème aussi, il y a des dirigeants africains qui appellent Jacques Chirac « tonton » ou « grand frère »… même moi je ne l’appellerai pas comme ça, il n’est pas mon tonton !

Si on devait sortir la facture de l’esclavagisme, de la colonisation, je pense que c’est plutôt l’occident qui doit quelque chose à l’Afrique

Dans « Délivrance », vous dîtes « je suis fatigué ». Croyez-vous encore à l’unification de l’Afrique ? Quel est votre rêve pour elle ?

T : Pour moi le rêve, c’est que les pays africains soient ensembles. J’ai lu dans un journal que lorsque nous regardons les richesses souterraines, l’Afrique en détient plus de 70%… le pays le plus riche est le plus pauvre… il y a un problème ! Nous n’avons même pas d’argent pour nous soigner. Mon rêve aujourd’hui serait de voir ce continent réuni.

Mais lorsque nous voyons que l’Union Européenne a mis 50 ans à se mettre d’accord…

T : Vous répondez à la question ! Nous commençons aujourd’hui l’Union Africaine, et j’espère que dans 50 ans ou même 100 ans, cette Afrique va se mettre ensemble. Je reste optimiste, je pense que c’est possible, et j’y apporte ma petite contribution. Pour construire une maison, ce sont plusieurs briques : la construction d’une union fonctionne sur le même principe. Mes enfants poseront les leurs, et dans 100 ans nous aurons une belle Afrique. J’essaye de jouer mon rôle aujourd’hui et j’ai espoir que mes petits enfants, et même 10 générations après moi, vivront dans une Afrique unie. C’est un combat quotidien.

Vous chantez essentiellement en Français, un peu dans votre langue natale et en anglais, est ce un choix pour qu’on vous comprenne mieux ?

T : Je trouve cela important de chanter en français ou en anglais, parce que comme je disais, il n’y a pas qu’en Afrique que les gens souffrent. Il est donc important que tous les pays francophones et anglophones comprennent mon message. Mais ma priorité doit rester la langue africaine : mes premiers messages de défense concernent l’Afrique, c’est important pour moi que le petit cireur de chaussures au quartier me comprenne.

Nous avons rencontré Mouss et Hakim hier, vous avez travaillé avec eux sur la chanson « Où veux tu que j’aille », un petit mot sur cette collaboration ?

T : Dans cette chanson, je défends les burkinabais, les maliens, qu’on a chassé du pays. Je pense qu’au niveau de la France, les algériens et tunisiens sont victimes des mêmes injustices. A mon avis, Zebda était le groupe qui représentait cette communauté, et à travers Mouss et Hakim, nous avions l’occasion de chanter aussi pour eux. Parce qu’on sait ce que la France a pris en Algérie, et il est important que quelqu’un s’occupe des enfants algériens qui sont nés en France. D’ailleurs, avant, ils étaient considérés comme français, pourquoi aujourd’hui ces enfants doivent ils avoir des problèmes ?

Avez-vous des projets d’album ?

T : Je travaille sur le prochain, je ne suis pas encore prêt et je sais que ma maison de disques ne veut pas me mettre de pression, mais je peux dire que d’ici 2 ou 3 mois, nous déciderons de la date d’enregistrement, voire même de la date de sortie.

Que pensez-vous de la représentation de ce soir ?

T : Il y avait un très bon public ! J’ai été surpris de les entendre chanter avec moi « le Balayeur Balayé » ! Ca fait plaisir, cela veut dire que le message est arrivé jusqu’ici, et même s’ils ne comprennent peut être pas, ils le sentent, quitte à ce qu’ils demandent ce que ça veut dire. Peut être même ont-ils lu que j’étais en exil, que je me bats quotidiennement.

En quoi est ce différent de jouer à Bamako et de jouer ici ?

T : À Bamako, je suis le messager, ici, je suis l’informateur. Je parle pour les jeunes à Bamako, et j’informe ici les jeunes sur ce qui se passe à Bamako.

Le mot de la fin ?

T : Merci à ce public qui est venu si massivement à ce concert pour chanter, danser… ! J’espère que nous reviendrons !

publié par Rod le 16.08.06

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